La retraite

Franck Marty gara sa voiture au pied de l’escalier à double volée. Sur le fronton de la vieille bâtisse, était écrit « Le Bon Repos ». Celui dont on ne se remet jamais, ironisa Franck. Un homme dégingandé, en costume noir, la soixantaine, les cheveux gominés, l’interpella en agitant ses grands bras maigres.

« On dirait un corbeau au milieu d’un ossuaire, grommela Franck. Je sens que la journée va être longue… ».

– Vous êtes le commissaire envoyé par Bordeaux ?

– Inspecteur Franck Marty. A qui ai-je l’honneur ?

– Pierre de Chancourt, Directeur de cet établissement de soins. 5 décès en 2 mois ! En 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça. Marty serra la main moite du Directeur et le suivit jusqu’à son bureau.

– C’est une caaatastrooophe Monsieur Marty. Les familles retirent les résidents. Déjà 3 en 2 semaines ! Tout le monde se méfie de tout le monde. Je ne peux tout de même pas protéger ces gens moi-même. Suivez-moi je vous prie,ainsi vous pourrez vous faire une idée de la configuration des lieux.

La visite de l’établissement n’apporta pas d’élément probant. Des vieux ordinaires, avec des souffrances ordinaires et l’odeur de la poussière du temps qui passe. Un monde sans joie, sans avenir où l’espoir chaque jour s’amenuise.

A qui pouvaient bien profiter ces départs anticipés ? A ce stade, pouvait-on parler d’assassinats ? 4 décès avaient eu lieu un mardi entre 18 et 19 heures, le 5ème un dimanche entre 20h00 (dernier passage de l’infirmière) et 6h30 le lendemain matin. Le seul lien entre ces patients était un quotidien de souffrance dû en grande partie au cancer qui attaquait leurs corps et petit à petit érodait leur esprit.

Marty consulta les emplois du temps des soignants et des intervenants. Il nota deux pistes intéressantes : la première, Alice Chouri, une bénévole en soins palliatifs, présente les mardis et vendredis après-midis. Son interrogatoire n’avait rien apporté de tangible si ce n’est la révélation d’une trop grande empathie envers les résidents, voir un manque de distance par rapport à la maladie, dont elle avait été elle-même victime il y a deux ans. Catholique, pratiquante fervente, elle n’avait cependant pas le profil.

La seconde, Carol Gemal, était infirmière ; 61 ans, 38 ans de métier dont 17 années en structure de soins palliatifs. Son nom sonna familier à Marty. Elle avait écrit un livre que son épouse alors, conservait sur sa table de chevet : « la faim de vie ». Gemal, un nom prédestiné avait-il fait remarquer à sa femme. Elle avait esquissé un sourire attendri devant ses efforts pour lui faire oublier la douleur de la maladie. L’époux de Carol Gemal était décédé d’un cancer généralisé, 8 ans plus tôt, après des mois de souffrances. Elle n’avait pas supporté cette épreuve et avait tenté de mettre fin à ses jours. Une longue psychothérapie lui avait permis de retrouver une vie normale. Normale. Où se trouve la frontière entre normal et anormal ? Est-ce-que laisser souffrir les gens c’est normal ? bougonna Marty. Cette nuit-là, il eut du mal à trouver le sommeil.

Le lendemain, Marty entendit séparément les familles des défunts. Réunis dans le réfectoire, tous étaient sous le choc de la Une du journal local « Le Bon Repos ou le Repos Eternel ». Ils étaient indignés que l’on soupçonne la gentille et dévouée Alice et Carol Gemal, si douce et toujours disponible à réconforter les familles. Elle aussi avait traversé la maladie de son mari et elle ne l’avait pas assassiné pour autant !

Marty cogitait ; 4 personnes sur 5 décédées un mardi, cela ne pouvait être un hasard.  Pourquoi alors Monsieur Pinchon était-il mort un dimanche ?

– Madame Pinchon, vous me dites avoir quitté votre mari dimanche à 20h00. N’avez-vous rien remarqué ?

– Non, Inspecteur. Nous avons parlé des enfants et regardé le film du dimanche soir sur la 1 comme d’habitude. Mon Grégoire, si seulement j’étais restée près de toi cette nuit-là, tu serais encore en vie ! Gémit-elle avant d’éclater en larmes. Marty n’insista pas.

Les jours suivants, il examina soigneusement les comptes rendus d’autopsie. L’éventualité d’inoculation de chlorure de potassium dans la tubulure n’était pas exclue. Elle pouvait expliquer l’arrêt cardiaque. Malheureusement, cet ion étant naturellement présent dans l’organisme, on ne pouvait en mesurer avec précision un dosage anormal d’autant que les victimes étaient perfusées en permanence.

Marty fit la moue. Depuis la mort de sa femme, il éprouvait une certaine sympathie pour les infirmières en général et pour Carol en particulier. Cela ne l’empêcha pas de demander une perquisition de son domicile. Coup de théâtre ! 7 flacons de KCI furent retrouvés dans un tiroir de la commode de sa chambre.

– Vous craignez de manquer de sel Madame Gemal ? Souffla Marty. Carol ne répondit pas.

– Allez les gars, embarquez-moi la marchandise. Madame Carol Gemal, je vous place en garde à vue.

Le lendemain, Marty reçut confirmation d’un léger surdosage de chlorure. L’hypothèse d’empoisonnements ayant entrainé l’arrêt du cœur tenait la route. Mise en examen, Carol nia les accusations. Devant le juge, elle expliqua qu’elle utilisait le chlorure de potassium à des fins personnelles, le cas échéant, pour réhydrater les chats du refuge où elle était bénévole, puis elle s’emmura dans un silence inconditionnel. De son côté, l’avocat contesta la culpabilité de sa cliente, soulignant notamment qu’à l’heure du meurtre de Grégoire Pinchon, la 5ème victime, sa cliente était au cinéma avec un couple d’amis. Face à cette évidente contradiction, Carol se trouva lavée de toutes charges.

Les corps furent rendus aux familles et les obsèques programmées. Marty assista à tous les enterrements. Tout comme le Directeur du Bon Repos et la fidèle Alice. Derrière les familles et les proches, la foule des curieux et la presse. Marty espérait encore trouver des indices, en vain. Les cérémonies se succédaient, stériles. Lors de l’inhumation de Monsieur Pinchon, il nota la présence de Carol Gemal, libérée quelques jours plus tôt. La veuve s’approcha du cercueil, suivie des personnes venues rendre hommage au défunt. D’un geste élégant, elle laissa choir son bouquet de roses rouges. Elle seule entendit le « bing » cristallin de la fiole de chlorure de potassium au moment où elle toucha le cercueil. Carol s’approcha à son tour et étouffa un cri en identifiant l’étiquette du flacon. Surprise, la veuve lui prit la main et chuchota à son oreille : « Grégoire m’a raconté comment il vous a vu injecter ce produit dans le compte-gouttes de ce pauvre Monsieur Morlan mort 1h00 après votre intervention. Merci pour le tuyau. Nous sommes quittes, chérie». Tandis que Carol, habilement, s’empressait de jeter à son tour quelques fleurs sur le funeste flacon, Madame Pinchon sécha une larme.

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