Pas… chiche… ;)

La première bouchée de pomme d’Amour

 

 

C’est la seule qui compte. Les autres, de plus en plus quelconques, de plus en plus insipides, ne donnent qu’un plaisir fugace de déjà vu, déjà vécu. La dernière, peut-être, dans ce qu’elle a de définitif déclenche en nous une réminiscence affective. Mais la première bouchée de pomme d’Amour ! Pomme d’Amour ?

Ca commence bien avant que les lèvres ne s’entrouvrent. Dans les yeux qui déjà pétillent, divine rondeur, flamboyance de sa robe écarlate, puis avec langueur les papilles s’activent. On y ose un doigt, juste pour voir. La belle résiste, polie à faire envie.

Alors que la bouche gourmande s’approche hésitante, soudain saisit par cette évidence : l’entrée est-elle conçue pour pareille tentation ? On incline la tête d’un côté, de l’autre, sans savoir bien si le nez ne va pas rester collé. Collé avant que le caramel n’embrasse les lèvres offertes grandes ouvertes. Si près du Graal. Enfin, avec prudence, on croque dans la carapace de sucre. Qu’il est doux à l’oreille l’écho du craquement de la cuirasse vaincue. Le temps d’arracher la première bouchée, avec tact, on se retire. D’un coup de langue furtif, on lape la plaie juteuse avant qu’elle ne suinte davantage.

Comme elle semble démesurée, la première bouchée. Saveurs sucrées à la salive scellées. Suaves et acidulées tout à la fois, elles titillent nos endorphines. En fait, tout est écrit, après l’éclatement feutré du dôme, la bouche s’emplit de la chair juteuse du tendre fruit.  En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On aimerait conserver intacte cette exaltation absolue, cette jouissance aveugle du plaisir épanoui ; sensation de l’instant parfait. Mais il est déjà trop tard !

Le pourpre débagoule sur le fruit éventré. Une fine pellicule de peau se dévoile entre la pulpe et la coque. C’est elle qui s’attarde entre les gencives tandis que le caramel colle aux dents. Il faut encore mâcher au risque de perdre un plombage. Et pas question de parler, c’est très mal élevé.

De bouche gourmande à bouche écoeurée, la belle perd de son attrait. Les mâchoires se contractent d’avoir trop besogné. Oui mais on ne doit pas gâcher, c’est le prix à payer. Enfin le trognon apparaît, déjà c’est la fin, car personne n’aime les pépins. Il est temps de la jeter, si toutefois les doigts se décollent du bâton. Juste avant la nausée et pour ne pas regretter, on flâne encore pour faire disparaitre la dernière trace de caramel sous le trognon, dissimulée.

Alors pour clore le sujet, on se lèche les doigts jusqu’aux poignets… et on reste collant sans plus rien pouvoir toucher !

C’est un bonheur éphémère : on mordille pour oublier la première bouchée.