Si ce n’est toi…

 

– Arthur mon chéri, je suis fière de toi. Tu es bien le fils de ton père !

La Colonel contemple la feuille au logo bleu et or. Collège St-Pierre St-Paul. Le sésame d’Arthur. Puis, sans surprise, elle saisit le second feuillet.

Ses yeux laser fusent à ras de ses demi-lunes. Ses sourcils se froncent. Sa mâchoire se contracte. Déjà un rictus pointe au coin de sa lèvre supérieure. Tristan connaît bien cette expression. C’est elle qui a valu à sa grand-mère le surnom de Colonel.  Il rentre la tête dans ses épaules, enfonce ses mains dans ses poches.

– Tristan, je suppose qu’en ce qui te concerne il n’y a rien à dire, persifla-t-elle.

Y a qu’à lire sorcière grommela-t-il à la barbe de la Colonel.

– Non évidemment. Mon pauvre Tristan, tu ne feras jamais rien dans la vie. Dieu merci Grand Père Arthur n’est plus là pour voir ça. Paix à son âme.

Tristan n’écoute plus. Elle peut bien parler, la vieille. Des années que cela dure.

Arthur était toujours le premier ! Né cinq minutes avant lui, trois cents secondes qui avaient scellé inexorablement son statut de cadet. La première dent d’Arthur, ses premiers pas, sa première petite amie. Et même sa première rougeole.

Tristan avait envie de crier qu’avant le chef d’œuvre naissait l’esquisse mais, à quoi bon. Tout avait déjà été vécu.

Comble d’infortune, le chérubin était le portrait craché de feu Grand-Pa dont il avait aussi, en tant que premier né,  hérité du prénom.

Et ce faux frère d’Arthur, on ne pouvait pas compter sur lui. Parce qu’en plus d’être toujours le premier, c’était lui le plus sensible. Fallait pas lui faire de peine, ni le contrarier. Le pov’,  il pouvait pas supporter.

– Tristan tu m’écoutes quand je te parle ? Toujours  dans la lune mon pauvre garçon. De mon temps ça ne se serait jamais passé comme ça. On t’aurait envoyé en pension depuis belle lurette !

Tristan sent la colère sourdre en lui. Comme la marée. Elle monte, tranquille mais inexorable. Sa respiration s’accélère, ses joues rosissent. Il tente de faire front.

– Mais Grand-Mère, avez-vous lu les appréciations des professeurs ?

– Quoi, ces gribouillis de saltimbanque ? Il n’y a que les notes qui comptent jeune homme ! 8, 12, 9, 11, 8. Ca c’est parlant. Et pas en ta faveur.

Sa gorge se serre. Une lance perfore sa poitrine. Il est donc condamné. Le bénéfice du doute lui est refusé. Définitivement.

Mais pour qui elle se prend cette vieille chouette ? Elle ne le connait pas son Arthur chéri. Derrière ses airs mielleux, c’est qu’un lâche et un profiteur. Une larve dans sa chrysalide.

Douze ans que lui le supportait. Il avait beau être son frère, Tristan finissait par le détester et se promettait de lui faire payer ces années d’injustice.

« Un jour je serai Président et je ferai voter une loi pour enfermer les Colonels ». On verra bien ce qu’il fera le frérot sans la vieille chouette. Il finira éboueur et peut-être, avec un peu de chance, SDF.

 Pourtant, quand ils étaient petits, ils s’entendaient bien. Ils vivaient heureux avec leurs parents. Jamais il n’avait souffert de l’ascendance de son jumeau.  Il  suffisait qu’il soit lui, simplement.

 Malheureusement, depuis que leurs parents étaient morts il y a trois ans, dans un accident de voiture, leurs vies avaient basculé. Arthur et lui s’étaient retrouvés sous la gouvernance de leur grand-mère paternelle et son tourment avait commencé. Elle avait toujours préféré “son” Arthur qui profitait allègrement de sa position de chouchou. Balloté entre fusion et rivalité, Tristan ne supportait plus son frère. Pire. Il commençait à le haïr.

Une gifle s’abat sur son crâne. Il titube. Arthur pouffe. Tristan le fusille du regard.

– Monte dans ta chambre, Tristan, que je réfléchisse à ce que l’on va pouvoir faire de toi.

Assis sur le rebord de la fenêtre mansardée, au 2ème étage de la grande maison, Tristan, furieux, cogite. C’est ça. Arthur sera fusillé sur son ordre. Il soupire. La Colonel le poursuivrait jusqu’à la fin de ses jours, et elle était coriace, la vieille.

Non. Il faut trouver autre chose.

Une chute mortelle dans les escaliers. Ni vu, ni connu. Soit il se rompt le cou, soit il est paralysé. Il serait bien capable encore d’être le premier paralysé de la famille ! Quand bien même, ce ne serait qu’un légume et la vieille devrait renoncer à ses projets pour lui. On le plaindrait un peu au début puis devant tant de médiocrité, on l’oublierait dans une Institution. Mais si la Colonel flairait l’affaire…

Le mieux serait de pousser Arthur sous les roues de la Bentley lorsque la Colonel la rentre dans la grange. Le bâtiment, désaffecté,  est en contrebas de la propriété, en limite du petit bois, giboyeux. C’est toujours Arthur qui guide la Colonel durant la périlleuse manœuvre de marche arrière. L’allée est pentue et la vieille, elle y voit plus très bien.

Il suffit d’attirer l’attention d’Arthur par quelques mimiques tandis qu’elle desserre le frein. Elle s’en voudrait jusqu’à la fin de ses jours.

Le soir même, comme tous les soirs, la Colonel se met au volant. Fidèle au poste, Arthur commence à agiter les bras. Les roues de la vieille voiture crissent sur le gravillon.

Tristan cherche un angle duquel il ne pourra pas être repéré par les rétroviseurs. Il se place sur la gauche d’Arthur, à quelques mètres. Le bolide prend un peu de vitesse tandis que le chérubin s’agite comme un pantin.

– C’est cela ma toute belle, continue ta route, marmonne Tristan. Il n’a plus qu’à imiter le cri de Balthazar, le chartreux. Comme le jour où il s’est coincé la queue dans la porte.

– Tristan ! Attention, derrière toi, crie soudain Arthur.

Tristan se retourne. Il ouvre la bouche. Aucun son ne sort. Une laie et ses marcassins foncent sur lui. Il est tétanisé. Il n’a pas vu qu’il  était sur la coulée des sangliers.

En quelques secondes, il retrouve ses esprits. Il bondit en direction d’Arthur qui hurle de plus belle, les doigts agrippés à ses cheveux.

– Tristannnnn !

Trop tard ! Tristan n’a pas vu la Bentley. Son corps, vole, aérien, quelques instants. Puis, retombe… lourdement, à quelques mètres des chromes rutilants. Le crâne fracassé sur l’abreuvoir en pierre.

Pas un cri, pas un râle. Enfin, il est le premier.