Hakuna Matata

 

Je m’appelle Christian. Je suis né le 12 août 1969, en captivité. Tatoué dans mon corps et dans mon âme. J’ai été acheté 3500 livres chez Harrods à Londres. Mes parents adoptifs, John Rendall et Anthony Bourke (Ace) ont eu pitié de mes conditions d’enfermement.

Un jeune lion, ça apprend vite. Je n’ai eu aucun mal à accepter que les humains, une race bien singulière, m’attribue des comportements dans lesquels elle se reconnaît. Manger dans une écuelle, faire mes besoins à heures fixes. Dormir sur une banquette. Me promener en voiture…

J’ai appris à faire confiance à ces drôles de parents. Sans me poser de questions. Hakuna Matata, pas de souci. L’amour nourrit la vie qui, à son tour, nourrit l’amour. Je passais mes journées à jouer comme un jeune chat. Juste un peu plus gros, juste un peu plus fort que les autres. A la fin de ma première année, j’étais déjà un adolescent. Et un lion adolescent, ça trouble l’ordre social. Même quand il est bien élevé.

Un jour, « On » a dit qu’il devenait dangereux de vivre à mes côtés. Que mon instinct me pousserait bientôt à me retourner contre ceux qui me côtoyaient. « On » a dit aussi que je n’étais, au fond, qu’un animal sauvage et que ma place était avec les miens. Les miens ?  Et si « On » se trompait ? « On » n’a jamais été lion !

 Toi, lecteur ! Tu vois bien que je suis un être civilisé capable de m’exprimer et de me faire entendre. Pour qui le veut bien.

Du jour au lendemain, je me suis retrouvé balloté dans une cage qui sentait l’urine et la peur. Beurk ! Moi qui était habitué aux fragrances élégantes de Chelsea, à la banquette moelleuse de notre Mercédès cabriolet… Quelle déchéance.

J’étais désemparé. Délaissé. Il faisait noir. Il faisait froid. Je ne comprenais pas. Seule la certitude  de renifler mes parents tout près, me rassurait, un peu. Mon corps de plus en plus engourdi par le produit injecté, les paupières de plus en plus lourdes, la gueule pâteuse, je m’étais finalement écroulé.

Après cette pestilence des plus inattendue, je me suis réveillé à la campagne. J’étais ébloui par les rayons torrides du soleil. Une odeur d’herbe sèche chatouillait mes moustaches. La brise chaude agitait ma jeune crinière. J’étais tout excité !

Quelques jours plus tard, on m‘a présenté Boy, un frère éloigné, beaucoup plus âgé. C’était pas un raffiné, le Boy. Toujours prêt à vous décalquer de sa grosse paluche. J’avais l’air d’un rat des villes à côté de ce vieux grincheux des champs !

Les codes avaient changé. Je devais devenir un…. lion. Un vrai, un dur de dur. Un de ceux qui vous poussent des ARGHHHHHH ! à vous donner envie de détaler sans demander votre reste ! Je ne savais pas ce qui m’attendait. Moi je voulais jouer avec Papa John et sauter dans les bras de Papa Ace.

– C’est terminé gamin, faut que tu t’fasses une raison, grogna Boy. Ici, au Kenya t’es chez toi. Tu dois faire honneur à ton clan.

– Non, non, non, chez moi c’est à Londres, on Kings Road, crazy old lion ! La réponse de Boy ne se fit pas attendre. Et vlan ! La paluche dans la tronche. Groggy le Christian.

Le lendemain matin, j’ai pensé que j’avais certainement fait un cauchemar et que j’avais du mal digéré le dernier fish and chips de Covent Garden. Il devait m’être resté sur la panse !

Assurément. Mes parents étaient là, prêts à jouer avec moi. Comme à son habitude, Papa John se baisse et frappe sur ses genoux. Le signal. J’accoure et je pose ma patte sur son épaule.

– Christian, voilà Georges Adamson. Il va s’occuper de toi maintenant, chuchote Papa John à mon oreille

– S’occuper de moi, ça veut dire quoi ? Je lui fais ma mine en point d’interrogation à mon papa ? J’incline la tête et je fais les gros yeux ? Ca le fait toujours rigoler. Mais il ne sourit pas. Ses yeux sont humides. Son odeur devient acide, âcre. Je respire sa peur. Un mélange d’angoisse et d’inquiétude très banal à Londres.

Je me tourne vers papa Ace, il est pareil ! Je ne comprends toujours pas, mais je sens bien que ce n’est pas bon pour moi.

Moi, Christian, j’ai regardé impuissant, mes parents me tourner le dos, les épaules basses et la démarche mal assurée. Je les ai vus s’éloigner.

Ce jour funeste, j’ai compris que l’humain n’était pas comme l’animal, capable d’aimer à vie. Je leur avais donné ma confiance. Ils m’abandonnaient parce que « On » estimait qu’il était préférable de me réinsérer dans mon milieu naturel.

Il m’a fallu de longs mois pour accepter les nouvelles règles. Georges était gentil. Il me parlait avec douceur. J’aimais bien mettre ma truffe dans sa crinière, mais je ne comprenais pas. Il me laissait seul pendant des heures,  boudait les câlins et les jeux. Je souffrais tant, que je refusais de m’alimenter.  La barbaque sanguinolante me soulevait le coeur. Fini, l’écuelle d’acier sertie d’oxyde de zirconium. Petit à petit, je me suis habitué.  J’ai grandi et appris à chasser pour me nourrir.

Puis un jour, on m’a à nouveau fait entrer dans la cage qui sentait l’urine et la peur. J’ai entendu Georges :

– Il est prêt. Ses instincts naturels sont intacts. C’est une bête intelligente. Il sera bien au Kora national réserve. Il pourra même fonder sa famille.

Quelques heures plus tard, j’ai été libéré, seul, dans une autre campagne, à la végétation dense,  luxuriante. Pas de Boy. Immobile, sur la terre brûlante, je me suis couché. Des hommes se mirent à taper dans leurs mains, d’autres agitèrent des bâtons en frappant des pieds. Pris de panique, je me mis à courir de toutes mes forces sans jamais me retourner. Plus vite, plus loin, plus haut. Arrivé au sommet de la montagne, je me suis assis sur un rocher. Il y avait dans l’air des fragrances inconnues. L’odeur chaude de la savane se mêlait  à celle, plus sèche, de la piste.

Des effluves végétales, exacerbées par la température étouffante, enflammaient mes narines. Ca sentait la charogne, la chasse et la mort. Tous les mystères de la savane. Je laissai ces parfums pénétrer dans mes narines et remonter dans mon cortex.

Au même instant, un frisson m’envahit, une pulsion sauvage, depuis ma queue jusqu’à la plus haute de mes vertèbres cervicales. Mon cerveau reptilien bouillonna. Mon coeur résonna si fort que tout mon corps se tendit. Mon poitrail se remplit d’air. Je secouai ma tête ébouriffant ma crinière. Mon regard scruta l’horizon. Ma gueule s’ouvrit jusqu’à mes oreilles, dévoilant mes crocs vigoureux. Un cri rude et âpre monta de mes viscères jusqu’à ma gorge.

C’est alors que retentit jusqu’à la plaine lointaine, le rugissement de Christian, fils de roi.

*** 

Un an plus tard, Ace et John retournèrent voir Christian. Lorsque Christian les aperçut, il courut et se jeta sur eux pour les embrasser. (YouTube : a lion called christian)

« A lion called Christian » écrit en 1971 par Anthony Bourke et John Rendall.

« alioncalledchristian.com.au »