Hymne à l’amour

 

  

– Pour sûr, si j’avais eu une femme comme vous, j’aurais jamais tué la mienne !

Sans le regarder, Myriam ferme le dossier de son client. Vingt et un ans de métier, elle n’allait pas se laisser déstabiliser. Pourtant, elle ne peut nier, elle est troublée.

– Monsieur Buschietta, j’ai tous les éléments nécessaires. On se voit demain dans le bureau du Juge. N’oubliez pas de vous raser, lui dit-elle un sourire poli aux lèvres. Gardien, la porte s’il vous plait.

Myriam quitte la prison. il fait encore jour. Le fond de l’air est frais, elle frissonne.  » Que c’est bon de se sentir vivante ! ».

Rentrée à son appartement dans les hauts de Saint-Cloud, elle ne peut oublier la réflexion de son client. Pour être honnête, elle était davantage émue par le regard concupiscent qu’il lui avait lancé. Il y a bien longtemps que Charles ne l’avait regardée ainsi.

Mariée depuis vingt cinq ans, deux grands enfants, un cabinet d’avocats partagé au quotidien avec son mari, une maison en Normandie, des engagements professionnels auprès de gros clients, d’autres au sein d’associations caritatives, la nature n’aimait pas le vide… songea-t-elle.

Myriam se regarde dans le miroir de la chambre. Elle fait la grimace. Les cheveux ramassés avec une pince, le visage sans fard et le tailleur gris à la coupe classique n’ont rien de sexy. « Je pourrais mettre du persil dans les narines, il ne le remarquerait même pas ! ».

Le lendemain matin, à 9h00, Myriam appelle sa secrétaire.

– Sarah, bonjour, soyez gentille, annulez tous mes rendez-vous de la journée. Je ne repasserai pas au cabinet après le Palais. Bon week-end Sarah. A lundi.

Deux heures plus tard, le sourire aux lèvres, Myriam sort du centre commercial de Parly II, les bras chargés de paquets.

De retour à la maison, un whisky coca à la main, Charles s’assoit dans son fauteuil. Devant lui, sur la table, un bristol attire son attention. Il avale une gorgée, esquisse une grimace et saisit la feuille.

« Chéri, je ne rentrerai pas ce soir. Mon mari me manque. J’aimerais le retrouver. Si tu le croises, dis lui que je l’attends demain à 13h00, là où on s’est rencontrés. Il comprendra. Tu trouveras de quoi dîner dans le frigo ».

Hébété, Charles se lève et compose le numéro de Myriam.

« Bonjour, Myriam Pradon, Cabinet d’avocats Pradon et Pradon. Merci de… « Il raccroche. Est-il inquiet ou en colère ? Il ne sait pas trop… Il relit le mot.

Cette nuit-là, tandis que Charles ne cesse de se retourner dans son lit, dans une petite chambre, quelque part dans Paris, une femme sourit…

Le lendemain à 13h00, Charles fait les cents pas devant la 1ère Chambre correctionnelle de Nanterre. C’est là, qu’ils se sont rencontrés, sur une affaire de divorce. C’était la première affaire de Myriam. Elle représentait l’épouse, et lui le mari. Il n’était guère plus aguerri qu’elle. Il avait été immédiatement séduit par sa longue chevelure brune, ses grands yeux verts, sa bouche gourmande.

Sylviane, une secrétaire qu’il a parfois croisée au tribunal, s’approche.

– Maître Pradon, bonjour. J’ai un pli à vous remettre.

Charles tend la main. Il décachète l’enveloppe. « Chéri, si tu me lis, c’est que tu te souviens. Tout n’est donc pas perdu. Je te donne rendez-vous, à 20h00, 23 avenue Junot, 18ème. Tu n’as qu’à suivre la musique… ».

Charles soudain est amusé. Il se souvient combien Myriam avait été une jeune femme fantasque, toujours prête à le surprendre.

Pourquoi pas ! s’exclame-t-il.

A 20h00, Charles s’engage dans le petit passage boisé juste après l’avenue Junot et le Moulin de la Galette. Vêtu d’un costume gris clair et d’une chemise anthracite, le col ouvert, il pousse la lourde porte de l’hôtel particulier et se dirige vers le salon cosy à l’éclairage tamisé. Le pianiste joue « Fly me to the moon ». Il sourit. Une chaleur douce envahit son torse. Leur chanson.

Dans l’atmosphère feutrée, quelques couples discutent. Charles s’assoit au bar. Il regarde son téléphone, interroge sa messagerie : « Vous n’avez pas de nouveau message ».

– Monsieur… de la part de la dame à votre gauche, lui dit le serveur, une coupe en main. Charles, surpris, se tourne vers la femme assise sur le tabouret haut.

Elle plante son regard dans le sien. Les cheveux auburn, mi-longs, elle porte une sublime robe noire très décolletée. Elle incline légèrement la tête sur le côté, le sourire aux lèvres. Charles est troublé. Il pensait qu’elle attendait son amoureux. Il se retourne. Ils sont seuls au bar.

La créature ne lui laisse pas le temps de la réflexion. Elle décroise ses longues jambes, prend son temps pour descendre du tabouret. Perchée sur ses talons aiguille, la démarche lascive, elle s’approche de Charles, puis se penche vers lui. Ses seins effleurent sa veste. Elle susurre à son oreille “vous êtes seul ?”.

– Myriam ? ! s’exclame-t-il les yeux écarquillés.

Pas de réponse. Elle se mord la lèvre, le dévore du regard. Puis se presse contre lui et mordille le lobe de son oreille. Charles tressaille. Il déglutit. Son coude bouscule la coupe qui manque de se renverser. La chaleur envahit son bas-ventre. Il sent son sexe se gonfler. Il rougit en surprenant l’air goguenard du barman qui ne perd pas une miette de la scène.

Les pupilles dilatées, Myriam est prise à sa propre ruse ; l’effet qu’elle produit sur son homme stimule son audace et attise son désir. Son cœur s’accélère, la chaleur monte le long de ses reins. Ses mamelons se durcissent au travers de la soie. Elle glisse sa main entre les cuisses de Charles et murmure :

– J’ai envie de toi. Maintenant !

Charles règle les consommations. Il la suit jusqu’à l’ascenseur, sans la lâcher des yeux. Le galbe de ses mollets, la cambrure de son bassin, sa nuque, si fine… Rattrapé par ses désirs les plus fous, il ouvre la grille, la pousse à l’intérieur et la plaque contre la paroi.

– Quel étage ma belle ?

– Premier ! Répond-elle le souffle coupé.

A peine entrés dans la chambre, Charles soulève sa femme et la porte, telle Shéhérazade, sur le grand lit blanc à baldaquin.

Il glisse ses doigts dans la chevelure de sa belle et pose un baiser humide sur ses lèvres. Myriam ronronne. Une larme coule sur la joue de Charles ; attendrie, elle sourit.

– Chaque fois que je te respire, j’entends mon cœur te dire je t’aime. Ne me laisse plus te perdre mon Amour, lui murmure-t-il à l’oreille.

 

***